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« Excusez les fautes d’orthographe »: comment écrire un best-seller planétaire sur son téléphone

Par Anne Crignon

Publié le 03-05-2015 à 09h45 sur BibliObs

Anna Todd, jeune prolo du Texas, écrase tous les classements de ventes avec un remix de Harlequin intitulé « After ». La voilà millionnaire.

Anna Todd, ici fin 2014. (©DVS/NEWSCOM/SIPA)

Anna Todd, ici fin 2014. (©DVS/NEWSCOM/SIPA)

Il était une fois une jeune et jolie Texane qui avait grandi dans une famille très pauvre de l’Ohio avant d’épouser, dans sa dix-huitième année, un militaire d’infanterie. Elle s’appelait Anna et s’ennuyait au logis tandis que son mari combattait en Irak. On la voyait de loin car, sur la peau blanche de son aimable décolleté, une colombe était tatouée.

Mon cœur n’est pas à prendre car le soldat reviendra, semblait chanter l’oiseau. Le jour, la belle était dans la parfumerie où elle gagnait sa vie. Le soir, elle retrouvait ses livres et parmi eux «Orgueil et préjugés», fascinée qu’elle était par le romantisme échevelé de Jane Austen.

Il arriva que par une nuit de solitude, vaquant sur internet, elle découvrit ce site qu’on appelait Wattpad. Dans ce monde encore inconnu d’elle, c’est comme si tous les lecteurs et écrivains du monde se donnaient la main. On y parlait soixante langues. On y pouvait lire et poster des milliers d’histoires.

Pour en être, nul besoin d’avoir des lettres ou de battre la syntaxe. L’écrivain n’était pas sacré. Wattpad épousait l’air du temps car la plupart des fictions étaient rédigées par un fan qui brodait son histoire autour d’une célébrité. On appelait ça fanfiction.

Comme les filles de son âge, Anna était subjuguée par «One direction», un groupe de pop anglo-irlandais composé de cinq jeunes garçons très bien mis de leur personne. Le leader de ce boys band, Harry Styles, avec sa guitare, sa coupe au vent et, paraît-il, quelque chose de Johnny Depp dans l’allure, allait être le héros de son feuilleton à elle.

« Excusez les fautes d’orthographe »

A la fin de l’hiver 2013, Anna poste sur Wattpad un premier chapitre où démarre la liaison tumultueuse, et bien entendu magnétique, et bien entendu torride, d’un avatar d’Harry Styles nommé Hardin Scott avec une certaine Tessa Young, étudiante en littérature. «Excusez les fautes d’orthographe», demande tout de même Anna Todd à ceux qui la liront.

Sans le savoir, elle est d’un clic aux portes de la gloire. Une fièvre étrange s’empare d’elle. Dans les transports en commun ou à l’heure du déjeuner, à l’épicerie, chez le dentiste, on la voit penchée sur son Smartphone en train de taper à toute allure avec ses deux pouces. Dans la voiture aussi, aux côtés de son mari quand il est en permission, elle poste de courts chapitres, mais sans lui dire qu’elle écrit un livre.

Chaque soir, lorsqu’elle quitte la parfumerie, les messages l’attendent par dizaines. Ils seront des centaines bientôt, puis des milliers – ses chapitres ont été téléchargés un milliard de fois à ce jour.

Comme c’est d’usage dans la fanfic, les lectrices (ce genre d’histoire captive des femmes essentiellement) commentent, conseillent, critiquent, tout cela dans une profusion d’encouragements et de suppliques pour influer sur la suite. Nuit et jour, Anna reste connectée aux inconnues qui murmurent leurs confidences via Twitter ou Instagram, après identification avec cette Tessa qui s’excuse beaucoup trop, comme souvent les gens peu sûrs d’eux.

Un jour qu’elle est de passage dans une petite ville du Michigan, un tweet informe ses lectrices qu’elle sera dans le centre commercial à midi, pour le cas où quelqu’un voudrait la rejoindre pour déjeuner. Deux cents fans sont au rendez-vous, à faire des selfies et à sauter de joie. Les videurs pousseront vers la sortie ce bruyant gynécée.

Bien sûr un éditeur est passé par là, en quête d’auteurs bankables comme Internet en produit désormais presque en série. La prochaine s’appelle Meredith Wild et vient de signer un contrat de 7 millions de dollars avec la filiale américaine d’Hachette, mais ceci est une autre histoire. L’éditeur donc, remet à la belle Anna un chèque en échange de son ouvrage, lequel sera corrigé, et réécrit pour renforcer sa charge érotique. A ce stade, elle doit avouer à son mari qu’elle est l’auteur de ce cyberharlequin.

Quand «After» arrive dans les librairies américaines, fin octobre 2014, tout va très vite. Les trois autres tomes paraissent à un mois d’intervalles. Maintenant qu’elle est millionnaire, Anna Todd ne change rien et continue de poster chaque jour une suite à son histoire pour rester fidèle à une certaine éthique: sur Wattpad, on ne vient pas pour l’argent. Elle ne se prend toujours pas pour un écrivain mais se dit «conteuse d’histoires hyperconnectée».

« After » (presque 500 pages) paraît en France en janvier dernier, le même jour que le roman de Michel Houellebecq. En couverture il n’est pas écrit «tome 1» mais «saison 1» car l’écriture relève moins du roman que du script détaillé pour feuilleton-télé. Dans les gares et les rayons livres de tous les Auchan et Casino, le trafic est spectaculaire.

Deux semaines après sa sortie, le livre talonne déjà «Soumission», avec 60.000 exemplaires vendus. Aujourd’hui, ce n’est plus un titre unique d’Anna Todd qui fait un malheur, mais les quatre : «After» saison 1, saison 2 et saison 3 se sont écoulés à 540.000 exemplaires. La saison 4 vient de sortir avec un tirage à 160.000, dont 40.000 sont partis rien que les trois premiers jours.

Merci Emily Brontë ?

Désormais, le destin d’«After» est comparé à celui de «Fifty shades of grey», une fanfic là encore, née du « Twilight » de Stephenie Meyer, laquelle on s’en souvient a conquis la terre entière et Hollywood avec une saga façon Belle et son vampire. Mais Anna Todd partage autre chose avec Stephenie Meyer: une admiration indéfectible pour les «Hauts de Hurlevent» d’Emily Brontë. Toutes deux en ont fait le livre de chevet de leur héroïne, Bella pour l’une, Tessa pour l’autre.

Anna Todd a raconté à Eric Loret, de «Libération», qu’elle s’inspire directement de «Wuthering Heights», en utilisant «la même structure de relation amoureuse presque toxique». Au XXIème siècle, Heathcliff aurait donc quitté la lande et les ciels colériques d’Ecosse pour incarner la figure du bad boy contemporain.

En 2009, le succès de « Twilight » avait relancé les ventes des «Hauts de Hurlevent». Il est trop tôt à ce jour pour savoir si «After» aura cette même vertu, mais avec cet hommage au chef d’œuvre d’une recluse du XIXème siècle morte sans avoir vécue, Anna Todd est, quoi qu’on pense de ses bluettes 2.0 écrites avec les pouces, une petite fille naturelle et charmante d’Emily Brontë.

Anne Crignon

After, par Anna Todd,
traduit de l’américain par Marie-Christine Tricottet
et Eugénie Chidlin,
Hugo Roman, 17 euros chaque volume.

Paru dans « l’Obs » du 23 avril 2015.

 

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